Echec
Quand on regarde ma vie de plus près, on s'aperçoit vite qu'un mot, un seul, la régit: L'échec. Echec dans les relations aux autres, dans ces interactions qui lient un être humain "normal" aux autres êtres de son espèce.
Quarante-quatre ans, et quoi de plus? aucun ami à qui confier ses plus secrètes pensées (qui par moments sont tellement envahissantes qu'on a l'impression d'étouffer), aucune épaule solide sur laquelle s'appuyer quand la vie est si lourde qu'on a l'impression de s'enfoncer sous terre (ce qui en soit ne serait pas une mauvaise chose...), aucune raison d'être fier de se lever le matin, ou juste de se promener la tête haute...
Juste une accumulation d'erreurs, de mauvais jugements, d'occasions loupées, de regrets...
Oh bien sûr, cher lecteur, tu me diras que c'est pas vrai, que j'ai réussi un CFC (à la 2ème tentative...), que trois enfants sur cette terre sont en bonne santé grâce à moi (ou par ma faute, c'est selon...), que j'ai un taf qui paie bien (c'est drôle, quand on y pense, le travail de nuit, c'est ce qui me convient le mieux, au moins je dérange le moins de personnes possible, cachée dans l'ombre de ces usines vides, n'est-ce pas...)...
Mais qu'est-ce que c'est la réussite??? un examen de CFC passé avec brio? je suis pas la seule à l'avoir raté... et c'est pas la fin du monde. Une belle et grande maison pleine de rires d'enfants, avec la voiture de sport garée devant et la piscine derrière??? dans ce cas, les villes sont pleines de gens ratés... Des enfants bourrés de diplômes et super actifs, tellement qu'ils n'ont pas le temps de te voir???
Pour moi la réussite c'est pas ça. La réussite, à mes yeux, c'est regarder sa vie avec fierté, en se disant qu'on est allé au bout de ses rêves, qu'on a fait ce qu'il fallait, et que la vie a été généreuse avec soi...
Moi j'ai une vie vide. Vide d'amis, vide d'amour, vide de sens, vide de buts, vide de rêves.
Une scolarité loupée. Un CFC raté. Un mariage catastrophique. Des enfants paumés. Des amitiés avortées. Une solitude pesante, dans mes relations aux autres comme dans une vie de couple pathétique autant qu'inexistante, en dehors de quelques heures par semaine...
Le problème, de nouveau, c'est pas les autres, c'est moi. Moi et ma vision de ce monde dans lequel je n'arrive pas à me reconnaître, à m'intégrer.
Comme je voudrais trouver dans mon passé une seule raison de dire que ma vie n'est pas vaine (me ne parle pas, cher lecteur de mes enfants, ils ont grandi tous seuls, et ce que je leur ai donné c'est juste de la souffrance, assez pour qu'ils soient armés pour assurer leur survie)...
J'ai beau chercher, je trouve rien. Y'en a qui réussissent tout ce qu'ils entreprennent avec brio et sans en avoir l'air.
Moi je rate tout. Famille, amour, amitié, travail, finances...et j'en passe.
Longtemps je me disais que ça viendrait, que la roue finit toujours par tourner, qu'il faut un peu de temps... Chimères.
Oui, la roue tourne. Pour toujours revenir à son point de départ. Oui, il faut du temps. Pour se rendre compte que rien ne change. A force d'y croire, j'oublie qu'il ne suffit pas de vouloir, qu'il faut pouvoir...à condition d'en être capable. A condition de le mériter.
Maintenant je n'y crois plus. J'arrête. Ne plus me réjouir de ce que ne viendra pas. Ne plus rêver à des illusions qui ne sont pas pour moi. Ne plus m'investir dans des rapports humains qui ne sont voués qu'à l'échec.
Echec. Que voilà un mot qui me caractérise. Et que mon entourage n'hésitera sûrement pas à utiliser s'il s'agit de me présenter.
Moi je subis l'échec avec honte, avec ce sentiment lancinant de devoir me cacher de la face du monde, ne pas montrer cette tare, ne pas crever de jalousie face à ceux dont la vie est une réussite.
La vie est une compétition. Que je perds tous les jours. Dans tous les domaines.
A quoi bon lutter???
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