la totale
Alors que je pensais avoir touché le fond, alors qu'il me semblait ne pas pouvoir tomber plus bas, et n'avoir d'autre choix que rebondir ou tout abandonner, alors que j'imaginais que rien de pire ne pouvait arriver, mon fils, la chair de ma chair, le sang de mon sang, s'est arrangé pour me rappeler que la Vie ne s'arrête jamais de démontrer son caractère cruel.
Dans son mal-être et sa détresse, auxquels j'ai largement contribué en n'étant pas la maman dont il avait besoin, cet homme à qui j'ai donné la vie il y a maintenant plus de 21, rongé par une culpabilité et un désespoir sans retour, dans sa quête d'autodestruction lente mais ô combien efficace, cet homme disais-je, on a failli le perdre.
Pas dans ce départ pour un autre monde qu'on appelle la mort, heureusement pour lui (et pour nous!!), mais le perdre dans le sons où il s'est inconsciemment réfugié dans un monde qui n'est pas le nôtre.
A-t'il fait exprès de consommer ce LSD?
L'a-t'on piégé?
S'est-il trompé de verre?
On ne le saura jamais, et ce n'est pas important. Pas dans le monde dans lequel il s'est réfugié.
Comment aider celui qui fut mon bébé, alors que par le passé je n'ai jamais pris le temps de m'arrêter sur ses appels à l'aide? Avec quelles armes puis-je lutter contre ce mal que je lui ai fait?
Oh bien sûr, je sais bien que je ne suis pas la seule à avoir imprimé mon empreinte destructrice sur lui. C'est vrai qu'en tant qu'aîné de la fratrie il fut le plus sensible de mes trois enfants. Je me rends bien compte que son parcours semé d'embûches a laissé des traces indélébiles au fond de lui, et qu'à un moment ou un autre de sa vie il a été blessé par une grande partie de son entourage.
Ça n'enlève rien à cette culpabilité qui m'habite.
Je suis sa mère. La personne, paraît-il la plus importante pour la construction d'un garçon. Et j'ai échoué.
Le fait de me retrouver derrière cette porte verrouillée, dans cet hôpital psychiatrique, sans savoir si je reverrais mon fils un jour, ni dans quel état je le reverrais, sans savoir comment faire pour l'aider à se sortir de ce mauvais pas, fut un électrochoc.
Plus violent que tout discours, plus rude que toute lamentation à propos de ma culpabilité devant l'échec.
Plus rien d'autre n'a existé, en dehors de cette spirale infernale qui m'entraînait en enfer.
Comme je comprends sa détresse, et ce qui l'a entraîné dans ce monde auquel nous n'appartenons pas, ce monde auquel nous n'avons pas accès.
C'est maintenant qu'il refait surface que je trouve le courage d'écrire, ce qui m'était juste impossible jusqu'à présent (ok, j'avoue, c'est aussi parce que j'avais plus d'ordi!!!), tant la détresse de ne rien pouvoir faire pour lui me rongeait.
Pour une maman ( pour moi en tous cas), rien n'est pire que voir son enfant souffrir en sachant qu'on ne peut rien faire.
Rien.
Sauf peut-être le voir souffrir et se dire qu'on est responsable de sa détresse.
Un souvenir me hante:
Quelques jours après sa naissance, mon incapacité à m'occuper correctement de ce bébé si fragile, pourtant si fort, m'a amenée à commencer à douter de mes talents de Maman. Et à m'en ouvrir à celui qui était mon mari à l'époque. Tous les soirs quand il rentrait, c'est en larmes que je lui confiais mon desoeuvrement, ma panique face à ce petit être tellement dépendant de moi et de ma maladresse.
Patiemment, chaque soir mon mari essayait de me rassurer, me disant que tout allait bien, que c'était normal, qu'il fallait que je me calme et que tout irait bien. Jusqu'au soir où, excédé, il m'a dit;
"J'ai réfléchi toute la journée, si vraiment tu te sens pas capable de t'occuper de notre fils, je suis d'accord, on a qu'à le donner."
L’électrochoc ressenti à ce moment-là m'a permis de réagir, et d'assumer enfin ce bébé, que j'ai désiré si longtemps, ce ptit homme dont la Vie m'avait fait cadeau, cet amour qui n'avait rien demandé mais qui avait tellement droit au meilleur.
Donner mon bébé? Ça jamais!!! Plutôt mourir!!!
Que n'ai-je pas suivi ce conseil. Quelles furent ces raisons obscures qui me poussèrent à garder coûte que coûte ce bébé pour lequel je n'ai jamais été la maman dont il avait besoin?
Combien de souffrances lui aurais-je épargnées si en mère indigne telle que je suis je l'avais abandonné, au lieu de m'entêter dans mon délire de "j'aime-mes-enfants-et-je-les-assume"???
La seule chose dont je suis absolument sûre, c'est qu'il ne serait pas là où il est si j'avais accepté l'inévitable et préféré laisser le soin à une autre de lui donner ce dont il avait besoin.
Savoir que mon fils souffre dans sa chair et dans son âme uniquement parce que par vanité je lui ai refusé une vie de calme, ce sérénité, de bonheur.
Sauver ce qui peut l'être, essayer malgré tout de faire face et de lui donner le maximum, transformer cet enfer en vraie chance pour lui de reconstruire sa vie sur de bonnes bases.
Quitte à ne plus en faire partie, quitte à en crever, mais tout faire pour l'aider à VIVRE sa vie, et non plus la subir.
Le chemin sera long, difficile, éprouvant. Pour lui, pour son frère, pour sa sœur, pour ceux qu'il aime.
Moi comme d'hab, avec ma maladresse je vais de nouveau lui faire du mal, c'est inéluctable.
Pourvu que ceux qui sont là pour l'aider sachent lui montrer la route à suivre pour se sortir de mon emprise.
Quand on a des enfants, on ne souhaite rien de moins que le meilleur pour eux. Quand on est incapable de le leur donner, faut avoir l'honnêteté de le reconnaître et laisser à d'autres le soin de le leur apporter.
Même si cette prise de conscience vient 21 ans trop tard, j'essaie de me rassurer en me disant qu'au moins chez moi elle est venue.
C'est pas ce qui marche le mieux, mais avec le temps je me dis que ça viendra.
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