Sardaigne
Cette année, ma copine Christine a subitement éprouvé le besoin d'aller se recueillir sur la tombe de son beau-père, inhumé en Sardaigne, sa terre natale.
Je n'ai pas compris pour quelles obscures raisons, elle a décidé d'effectuer ce pèlerinage en ma compagnie. Vu que mon porte-monnaie est aussi vide que mon lit quand je n'y suis pas, elle a pris à sa charge toutes les dépenses inhérentes à ce voyage.
Moi qui n'ai jamais vu la mer, jamais pris l'avion, c'est avec mille scrupules et questions que j'ai accepté cette semaine hors du temps.
Pourquoi moi? Que lui apporte notre amitié? Serai-je à la hauteur? Ne vais-je pas plutôt la décevoir? Que vais-je pouvoir lui donner que son mari ou sa fille lui refusent?
Dormir dans le même lit qu'elle, ne va-t'il pas poser problèmes? je ronfle, je bouge, je me lève souvent, sans compter les odeurs qui émanent de mon corps bouffi et plus du tout humain.
J'ai à peine accepté son offre que je le regrette déjà.
Christine, c'est ma copine, une amie chère, à laquelle j'ai confié tellement de chagrins, tellement d'espoirs, tellement de larmes.
En partant avec elle, je vais perdre une des plus belles amitiés de ma vie. Je le sais, je le sens. Mais il est trop tard pour faire machine arrière. Les billets d'avion sont commandés, payés, nominatifs.
Je ne parlerai pas ici des circonstances dans lesquelles je fais ma valise cette première semaine d'août. Matthis toujours à PF, Julien à mi-chemin entre chez son papa et chez moi, Océane en célibataire éplorée parce qu 'Adri est parti 10 jours en vacances, Un bordel monstre dans mon appart en préparation du déménagement dont je n'ai toujours pas la date, sans oublier qu'Olivier est passé il y a 3 jours pour me rendre les clés dont il a décidé de ne plus se servir.
Je songe sérieusement à annuler ce voyage, je n'ai pas le coeur à partir et les laisser tous, je sais bien qu'à mon retour la situation n'aura pas évolué, je sens bien qu'Olivier m'aura oubliée, définitivement. Je sais bien aussi que j'aurai perdu Christine.
En partant, je perds encore un peu plus ceux que j'aime, mais je ne peux pas me défiler.
Alors soit. Je partirai. Le coeur gros, l'âme en peine, mes espoirs, une fois de plus, déçus. Mais je partirai.
Là bas, tout est merveilleux. L'hôtel est magnifique, les gens super gentils, les paysages à couper le souffle, la mer, ben c'est la mer, je l'ai enfin vue, je peux mourir tranquille.
Sauf que c'est avec Olivier que j'aurais voulu découvrir cette partie aquatique du monde.
C'est avec lui que j'aurais voulu me promener sur la plage, dormir dans cet hôtel, goûter le douceur de vivre à l'italienne, visiter ces petits villages tellement authentiques, admirer le coucher du soleil, main dans la main,comme tous les amoureux que nus crisons le soir sur la jetée.
Je passe cette semaine le coeur déchiré, serré chaque fois que je croise un couple, les larmes au bord des yeux devant chaque nouveau paysage que cette île magnifique nous offre.
C'est là-bas que je réalise que jamais plus un homme ne me dira je t'aime, plus jamais je ne m'abandonnerai à la sécurité de bras qui me serrent, plus jamais je ne serai belle dans les yeux de quelqu'un. Non pas que ça eût été le cas jusqu'ici, mais cet espoir qu'un jour moi aussi je passe par là s'éteint, lentement, inexorablement, froidement.
Oh bien sûr, j'ai la chance d'avoir une famille, des parents, des soeurs, des enfants, qui comptent à mes yeux, bien plus que souvent je ne le reconnais, j'ai des aies, fiables, pour le moment, mais je sais que ça sera pas éternel quand on connait mon talent naturel de tout gâcher, j'ai des collègues en or, des connaissances respectables.
C'est désormais avec toutes ces personnes que je vais faire ma vie.
Mais un homme, un vrai, que j'aimerais et (oh miracle!) qui m'aimerait, faut bien s'en rendre compte, ce n'est pas pour moi.
Il me faut désormais fermer mon coeur à tout élan de tendresse, d'amitié, d'amour.
Et me veiller à ne pas tomber dans le piège de l'amertume, de la rancoeur, de la jalousie.
Cette semaine passée loin de la maison fut, je le reconnais, merveilleuse. Sur tous les points.
Me retrouver seule au bord de cette mer dont j'ai si souvent rêvé, à contempler le lever du soleil, de la musique plein la tête, m'a permis de retrouver le fil de mes pensées, rompu jusqu'à présent.
Oui, j'aurais voulu une famille unie, des rires d'enfants plein la maison, un mari pas forcément tendre, mais présent, une raison d'être fière de ce que j'aurais construit, quoi.
Au lieu de ça, je me retrouve seule à me débattre pour le bien de mes enfants, à lutter contre mes sentiments, à jouer la comédie devant ceux que j'aime (oui oui, moi ça va, merci!!), à chercher un moyen de fermer mon coeur, ce coeur que refuse de m'obéir.
J'ai découvert au cours de cette semaine magique, que la force dont j'ai besoin pour y arriver ne viendra pas de l'extérieur. Qu'il me faudra la trouver en dedans, mais je ne sais pas où.
Je me sens comme une construction en allumettes, mais sans colle. Prête à m'effondrer au moindre souffle, bancale, sans fondations.
Pourtant va bien falloir trouver un moyen de continuer à tenir debout.
On dit souvent qu'il suffit de donner un sens à sa vie pour trouver la force de continuer à se battre.
Je ne sais pas quel sens a ma vie, quel sens lui donner. Si même Olivier, alors qu'il m'a tellement aimée ( à ses dires....) ne veut pas de ce que j'ai à donner, je ne comprends pas pour quelle raison je devrais continuer à vivre. Je reste persuadée que le monde se porterait mieux sans moi, pourtant je n'ai pas non plus la force de mettre fin à cette vie.
Que faire de ce temps passé sur cette terre? Comment occuper toutes ces heures qui se profilent devant moi? Par les larmes, évidemment, mais cela suffira-t'il?
Ne plus rien attendre de la vie, même à mon âge, alors que j'ai touché du bout des doigts ce bonheur qui m'est à présent refusé, voilà un challenge que je n'ai ni le courage ni l'envie de relever. Pourtant voilà à quoi se résume mon quotidien à présent. Oublier mes rêves, mes espoirs, mes souvenirs.
Survivre, accepter, respirer. Tant pis pour tout ce que j'aurais voulu vivre.
Reprendre pied, et continuer. jusqu'au bout.
Seul espoir: Que ça ne dure pas trop longtemps.
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