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Nouveaux amis

7 Mars 2015 , Rédigé par Michèle

Nouveaux amis

Depuis mon engagement chez Secu, j'ai rencontré beaucoup de monde.

Des clients, bien sûr, pétés de thune, qui n'ont rien à voir avec le monde dans lequel j'évolue, qui n'ont aucune idée de ce que ça fait de s'endormir le soir le ventre vide, en se demandant comment faire le lendemain pour arriver à donner à manger à Julien, qui ne connaissent pas cette humiliation de s'abaisser à demander à son entourage les quelques 200.- qui permettront de boucler sa fin de mois. Des gens à qui tout réussit, qui ne connaissent pas l'échec, des gens pour lesquels la honte n'est qu'un mot, étranger à leur mode de vie, mais dont la vie, vue de mon côté est vide.

Des passants aussi, qui, à force de se croiser, me saluent, des gens de passage, souvent des gens mal réveillés qui partent travailler le matin, la tête remplie des rêves de la nuit, pleines des soucis du quotidien, déjà en train de commencer leur travail, à résoudre les petits problèmes de cette journée qui commence.

Des agents aussi. Souvent des bleus, toujours gentils, motivés en commençant leur engagement, un peu moins au bout de trois mois, une fois qu'ils ont compris le fonctionnement interne de cette boîte à grandeur nationale. Y'en a des qui sont très compétents, d'autres qui ne réalisent pas l'importance des mandats qui leur sont confiés, certains qui ne viennent travailler que pour l'argent, d'autres chez lesquels ont sent une passion certaine pour ce métier, qui implique un mode de vie décalé par rapport au reste de la population.

Et puis, il y a ceux, peu nombreux je l'avoue, qui deviennent des amis.

De vrais amis, sur lesquels je peux compter ces jours (ou ces nuits!) où le moral n'est pas au beau fixe. Des amis qui savent qu'ils peuvent m'appeler n'importe quand, je serai là pour eux.

Ces amitiés-là, je n'aurais jamais pu les développer dans un autre monde que celui de Secu. Par l'obligation du travail de nuit déjà. On ne développe pas seulement des rapports de travail normaux quand on passe cinq nuit ensemble. Au fil du temps qui passe, une complicité s'installe, une envie de se livrer, d'écouter l'autre , d'échanger plus que de simples informations sur les sites que nous sommes appelés à visiter. La découverte de jeunes qui sont à l'aube de leur vie, dont je connais les souffrances, les peurs, les joies, pour lesquels je m'implique à les accompagner sur ce dur chemin qu'est leur avenir et qui ne manquera pas, on le sait, d'être parsemé d'embûches, de les déstabiliser, dont ils n'ont pas conscience, mais dont moi je connais les conséquences.

Avoir affaire à des jeunes qui vivent leurs vies à fond, les regarder brûler la chandelle par les deux bouts, savoir qu'ils vont passer par des moments difficiles, qu'ils ne pourront éviter,c'est dur. Leur assurer de mon soutien dans les moment où ils seront confrontés à leurs démons, répondre présente quand ils sont en souffrance, je pense que ce travail qui me fait gagner me vie ne s'arrête pas à juste fermer des fenêtres et éteindre des lumières. Et c'est là que je trouve ma raison d'être.

Quand un jeune m'appelle à deux heures du matin pour savoir comment coder une alarme, je me sens utile, c'est sûr. Mais quand ce même jeune me tel à la même heure pour me raconter sa douleur de voir la fille qu'il aime dans les bras d'un autre, c'est là que je ressens le plus de fierté.

Ils sont peu nombreux ceux-là, trois ou quatre, mais pour eux je m'implique à fond. Les écouter, les rassurer, les conseiller, entendre au son de leur voix qu'ils se sentent mieux, c'est plus que rendre service pour moi. c'est faire ce que je n'ai pas réussi avec mes enfants. Souvent considérée comme une grande soeur par ces grands gaillards d'à peine 20 ans, ce sont pour moi des sources de joie, enfin se sentir utile auprès des autres.

Ces amitiés-là, elles fonctionnent dans les deux sens.

Quand j'ai cru avoir perdu Olivier, ils ont ressenti ma détresse. Quand il a fallu interner Matthias, ils ont perçu mon angoisse. Chacun leur tour, sans que je leur demande rien, ils m'ont appelée. Pour parler, pour prendre de mes nouvelles, pour me remonter le moral, pour m'aider à prendre les bonnes décisions, chacun à leur façon ils ont été là.

Ils sont encore là. malgré le fait que c'est toujours les mêmes histoires qui me font du mal, les mêmes blablas que je leur sers, les mêmes problèmes qui refont toujours surface, ils sont là avec une patience magistrale à m'écouter, me soutenir, me réconforter.

Des amis. Des vrais, avec tout ce que ça implique. Des personnes dont je sais que dans 20 ans elles feront encore partie de ma vie, et dans la vie desquelles je serai encore.

Des moments forts, pleins de désespoir et de larmes, des fous rire aussi, pleins de cet humour qui ne fait rire que nous, des moments de vie partagés avec une intensité tellement plus forte que si ils avaient été vécus à la lumière du soleil.La nuit tous les chats sont gris? peut-être, mais tout est différend la nuit.

Ils ne remplacent ni mes enfants, ni ma famille, évidemment. Mais auprès d'eux je me sens moi, sans fards, sans triche, sans non-dits.

Je sais pas si c'est vraiment ça qu'on appelle l'amitié. Pour moi, c'est ce qui s'en approche le plus, ce que j'ai vécu de plus fort dans ce domaine.

De jeunes hommes, avec lesquels j'ai développé une relation de franche camaraderie, sans équivoque, sans contacts physiques, pour lesquels j'ai un respect sans limites, avec lesquels je déconne à fond, mais que j'aime sincèrement.

Oh je sais bien qu'un ou deux un jour vont être déçus par mon comportement, qu'ils vont s'éloigner de moi en se disant que je vaux plus la peine d'être côtoyée. Mais si au bout du compte il en reste au moins un, je saurai que j'ai réussi. Réussi une amitié.

Réussi à tisser un lien tellement fort que rien ne peut casser. j'ai échoué avec les hommes que j'ai aimés, avec ma famille, avec mes enfants. Qu'au moins j'y arrive avec juste un ami, ça me permettrait de m'en aller sereinement sur au moins un succès. Partir en sachant que je manquerais à au moins une personne, c'est un rêve, une utopie, une chimère....

Mais qu'est-ce que ça serait bien....

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