Adieu

par Michèle  -  23 Février 2021, 11:07

Adieu

27 octobre 2020

Ce jour-là, après de longues années de maladie et de souffrances, papa a rejoint l'autre côté.

Magnifique personne, c'est le premier et le seul homme qui m'a aimée. Le seul sur lequel j'ai pu compter, quoi qu'il se passe, quoi que je fasse, il était là. Soutien sans faille, mais pas sans reproches, réconfort si puissant en silence, rocher d'arrimage sans contact, il a été ma référence, celui que j'ai toujours essayé de ne pas décevoir. 

Perdue au milieu de mes soeurs, j'ai toujours pensé ne pas compter pour lui. Déception de la famille dès ma naissance, j'ai cumulé les faux pas, sans faire exprès, pour ne faillir à ce rôle qui m'a été désigné. Il aimait rappeler cette déception à chacun de mes anniversaires( bonne fête Michèle, cela fait 7, 8, 9, 10...ans que tu déçois ton monde !) je croyais qu'il ne m'aimait pas, que j'étais le fardeau qu'on porte par obligation, mais qu'on aimerait bien laisser tomber, j'ai compris très vite qu'il n'attendait rien de moi, ou du moins pas autant que de mes soeurs. 

Il avait placé ses espoirs et ambitions en elles, il avait compris que je n'arriverais à rien de bien, il avait raison, l'histoire l'a confirmé.

C'était mon papa, je le voyais, et je le vois encore, comme un héros. 

Je me rappelle le temps qu'il avait pris juste pour moi. Pour me montrer comment construire un mur en Légo, Comment, un matin, il m'avait emmenée à Bienne pour ce 1 er jour de travail dans une ville qui me terrorisait. Comment, un jour de printemps en plein travaux des champs, il a tout lâché pour m'amener à l'hôpital, comment il a attendu seul en salle d'attente le diagnostic fatal, je risquais de mourir. Comment, chaque samedi pendant près d'un an il venait me chercher à la sortie du travail pour que je ne passe pas mon week end seule dans un studio  qui me rendait malade de désespoir. Comment il a exigé que je prenne sa voiture un soir de bal des foins, me permettant de rencontrer celui qui deviendra mon mari.

C'est après mon burn out que j'ai réalisé, grâce à ma psychologue, que je me suis trompée, au cours de toutes ces années. Mon papa m'a aimée. De toutes ses forces, de tout son coeur. 

Un souvenir me revient, anodin....: 

Quand j'ai quitté mon mari, j'ai passé une journée chez mes parents pour expliquer les raisons de mon divorce. Il était important qu'ils sachent ce que j'avais enduré, qu'ils comprennent mes motivations, prennent conscience de l'enfer que j'avais vécu. J'ai parlé des heures, suivant maman qui m'écoutait d'une oreille en faisant son ménage, m'assurant de ne rien oublier sur ces 19 années de vie. Elle n'a pas compris. Pire, au moment où j'ai décidé de parler à papa, elle m'en a empêchée, me disant que mes mots le blesseraient, qu'il refuserait d'écouter, qu'elle lui expliquerait. elle utiliserait ses mots, qu'il connaît si bien. Assurée que le témoignage de ma misérable vie lui serait transmis, je suis rentrée chez moi, et ai attendu le lendemain matin pour appeler maman savoir ce que papa en pensait, son approbation étant plus qu'importante pour moi. Elle a eu ces mots: "ton papa est comme moi, il pense que c'est des gamineries."

J'ai déçu mon papa, c'est avec ce sentiment que j'ai évolué durant ces années de galère post divorce, m'efforçant de faire de mon mieux pour qu'enfin un jour je lise autre chose que cette foutue déception dans ces yeux. J'ai réellement souffert du regard plein d'admiration qu'il avait pour mes soeurs, jamais pour moi. 

Le vilain petit canard n'est pas devenu un beau cygne, il est resté pareil qu'avant. triste, maladroit, malheureux. 

Après la méningite dont il a souffert, et qui l'a laissé diminué jusqu'à la fin, papa a été gavé de médicaments qui lui ont fait temporairement perdre la tête. Dans son monde, sa chambre d'hôpital était une menuiserie, et sa petite fille Lola devait arrêter de couper des cheveux pour scier du bois, afin de donner  "du travail ces pauvres menuisiers qui n'ont rien à faire"

Bref, il n'était plus vraiment avec nous, durant quelques semaines, période bénie entre toutes  qui lui a permis d'échapper à un quotidien devenu quelque peu lourd. Un jour où je suis allée lui rendre visite à l'hôpital, il m'a gentiment présentée à son infirmière comme étant "sa fille, celle qui a divorcé parce qu'elle était trop malheureuse "

Comme ces mots, prononcés par un homme diminué mais pas fou, shooté par des cocktails de chimie qui défient l'entendement m'ont fait du bien!! 

Je n'ai retenu que ceci:  

Mon papa savait que j'étais malheureuse, et comprenait mon départ. Mieux, par ces mots, il m'a fait comprendre qu'il me donnait son approbation.

L'élan de reconnaissance que j'ai ressenti ce jour-là reste en moi comme une des plus belles émotions qui m'ait été donné de vivre. 

Merci papa, sans t'en rendre compte, tu venais de donner un sens à tout ça.

Depuis ce jour, je n'ai eu de cesse de m'appliquer encore à te rendre fier de moi. Une discussion avec lui un jour où nous étions seuls tous les deux m'a fait comprendre son amour inconditionnel. Il m'a confié son regret de ne plus pouvoir rendre sa femme heureuse, son désespoir de ne pas être parti plus tôt, son désir de savoir maman veuve joyeuse .. ses larmes au bord des cils, ses lèvres tremblantes, son désarroi ce jour-là m'a aidée à me rapprocher de lui, cet homme que j'aime depuis son premier regard posé sur moi.

Je suis reconnaissante de ces moments passés au téléphone avec lui, de cette occasion qui m'a été donnée de pouvoir enfin lui dire JE T'AIME, de son simple MERCI en réponse, mot qui ne dit rien mais qui dit tout. 

Il est parti, certains diront trop tôt, moi je dis au bon moment. Ses dernières semaines, même si je les ai vécues remplies d'amour et de bienveillance ont été difficiles pour lui, entre faim, manque d'air, pertes de connaissances et désespoir. Il disait ne pas souffrir physiquement, mais la dépression le détruisait, il souffrait moralement et se sentait incompris. Il est parti sereinement, selon son souhait, dans les bras de maman qu'il a aimée tendrement pendant plus de 56 ans. 

Bien sûr, cela ne fait actuellement que quelques mois qu'il est parti, mais il manque terriblement. son regard amusé sur le monde qui nous entoure, ses blagues à 2 balles, même sur son lit de mort (ses derniers mots pour moi ont été * mais comme tu es devenue grosse!* avec cette lueur d'espièglerie dans ses yeux), son habitude de tout remettre en questions, tout de lui manque. 

J'ai eu la chance d'avoir pu récupérer sa pipe, celle-là même qui l'a tué, et ce symbole de celui qui fut mon papa restera parmi les choses auxquelles je tiens le plus au monde. 

Il laisse dans son sillage un exemple de force, de dignité, de respect, de résilience. 

 

Ce brave petit garçon qui ramassait des framboises en forêt pour les ramener à sa soeur blessée a passé sa vie à faire de son mieux, en tant qu'homme, en tant qu'époux, en tant qu'ami, en tant que père. C'est dans ce rôle-là qu'il a excellé, je n'aurais voulu de personne d'autre que lui.

Bye papa, que ton repos soit doux comme il est mérité, avant de continuer ton chemin dans cet au-delà qui me fascine tant. 

Tu me laisses la fierté d'avoir été ta fille, la seule fierté de ma vie. 

 

 

 

 

 

 

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