Matthias
Mon fils. Mon aîné, le premier petit-fils de mon papa.C'est pleine d'illusions (perdues à l'heure actuelle) que j'accueille dans mon coeur, dans ma tête, dans ma vie ce petit être totalement dépendant de moi. Sa première année de vie se passera pour moi comme dans un rêve... A sa disposition complète, je calque mon rythme de vie sur le sien. J'essaie dans un premier temps de le nourrir au sein, mais je me trouve vite dépassée par ce choix (il pleure encore, a-t-il assez mangé? je viens de lui donner, pourquoi pleure-t-il? et ces douleurs quand il tète!!! )... Premier abandon d'une belle résolution, premier échec. Mais quel soulagement de lui donner son premier biberon! Pas d'angoisse quant à la quantité absorbée, aucune douleur, que du bonheur... Très rapidement, je tisse avec lui un lien très fort, un lien que je pense indestructible... Lorsque sa soeur pointe le bout de son nez, nous avons, Matthias et moi, un impressionnant passif d'heures passées dans le canapé serrés l'un contre l'autre, période de sa vie dont je garde un tendre souvenir. Il est mon premier né, il est ma réussite. Il grandit sous ma coupe. Un peu moins pressé que sa soeur, il commencera à marcher en même temps qu'elle, apprendra à parler au même moment qu'elle. Je le vois comme une chose fragile, je le lâche pas, au détriment d'Océane... Soucieuse de son bien, je m'applique à l'aider en tout. Je m'en rends pas compte sur le moment, mais je l'étouffe. C'est au cours de sa première année d'école enfantine que sa maîtresse nous rend attentifs à son problème de psychomoticité. Ce problème, je le reçois comme un coup de poing à l'estomac (Mon fils? un problème? c'est impossible! Mon fils est parfait, c'est sa maîtresse que déraille...). C'est avec émotion que je prends conscience que si Matthias a développé ce problème, c'est a cause de mon comportement, Mère poule que je suis, j'ai fait de mon adorable fiston un être dépendant, fragile,déficient psychomoteur... A nouveau par mon égoïsme je détruis ce que j'aime. Il lui faudra deux ans de thérapie pour rattrapper le retard accumulé. Il grandit gentiment, et c'est à nouveau trop tard que je prends conscience d'un autre problème: mon fils a pris du poids. Trop. Le médecin n'en revient pas, il est passé en deux ans d'un poids légèrement au-dessous de la moyenne à une obésité morbide. Qu'on essaie de soigner. Par des régimes, par du sport, par une obsession de ma part d'inverser cette tendance. Rien ne lui est épargné, du séjour à l'hôpital des enfants à Bienne aux quinze jours en unité pédiatrique de l'hôpital de Chaux-de-Fonds où il suivra un programme spécialement développé pour lui...qui se soldera par un cuisant échec. Moi qui ai souffert d'un problème de poids au cours de mon enfance, je vis très mal cette situation. Son corps me rappelle tous les jours ces insultes reçues en pleine figure, la méchanceté des gens "bien portants"...Je sais que je suis responsable (une fois de plus!) de sa maladie. Au lieu de l'aider, je le laisse tomber. Je me sens coupable de lui faire du mal jour après jour. Je m'éloigne de lui, lui laissant seul gérer sa scolarité catastrophique, ses problèmes d'adolecsence, sa maladie, le laissant grandir tout seul, refusant de répondre à ses appels à l'aide. Prise dans une vie que je n'assume plus, qui me tue lentement mais sûrement, avec ce travail que je déteste, aux côtés d'un homme qui ne me respecte plus, aux prises avec un beau-frère nuisible parce que mesquin, me débattant pour ne pas sombrer, je ne suis plus une maman, je deviens un être vivant luttant pour sa survie. Mes trois enfants ne sont plus pour moi une source de joie ou de bonheur. Ils deviennent un poids trop lourd à porter pour moi seule (signalons au passage qu'à part leur dire oui à tout par peur de plus être aimé, mon mari ne s'impliquera jamais dans leur éducation). C'est Matthias qui en souffrira le plus, abandonné à ses problèmes par une mère qui lui avait sapé don développement. Il se forge en lui un caractère d'une force phénoménale. Souvent blessé, il ne s'avoue jamais vaincu, la rage au ventre, il se bat jour après jour pour exister, par lui seul. Un coeur d'or, il est prêt à tout sacrifier pour ceux qu'il croit ses amis, ce qui lui vaut parfois des ennuis, mais ne l'empêche pas de revenir à la charge. Perçu comme un écorché vif au cours de son enfance, lui plus que tout autre a appris à encaisser tous les coups de la vie, à se relever à chaque fois, à arriver à ses fins coûte que coûte. Je le voyais traverser la vie avec panache, fier de lui et sans coups durs, j'en ai fait un battant, ayant appris à se protéger de tout. Pas craintif, méfiant. quelqu'un qui sait que la vie est parfois belle, souvent moche, jamais fade. Il a en lui une rage de vaincre née d'un abandon total de celle qui lui a donné la vie. Et ça aussi j'en suis pas fière.
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